En novembre 2024, des gendarmes de la section de recherches de Montpellier découvrent une adolescente philippine de 13 ans séquestrée dans un appartement de Port-Leucate, dans l’Aude : dénutrie, déscolarisée depuis deux ans, droguée à son insu. Deux hommes, Guy C. et Jérémy M., sont mis en examen pour séquestration de mineurs, viols aggravés et traite des êtres humains. Derrière cette affaire, les enquêteurs soupçonnent un mécanisme organisé d’exploitation d’enfants asiatiques, rendu possible par une faille dans le droit de la reconnaissance de paternité.
En bref
- —Fillette de 13 ans séquestrée deux ans à Port-Leucate
- —Cinq fillettes reconnues par Jérémy M. en Asie entre 2012 et 2020
- —La Team Moore à l’origine du signalement qui a tout déclenché
Un cagibi, un matelas, deux ans de séquestration à Port-Leucate
Les gendarmes ne venaient pas chercher cette enfant. En novembre 2024, ils perquisitionnent simultanément deux logements du même immeuble de Port-Leucate : l’un des occupants a été signalé pour pédopornographie, l’autre, Guy C., 59 ans, est dans leur viseur après la découverte de photos de petites filles asiatiques nues sur son disque dur.

C’est chez Guy C. qu’ils trouvent l’adolescente. Enfermée dans une pièce minuscule, amaigrie, elle n’a pas mis les pieds dans une école depuis son arrivée en France, deux ans plus tôt. Aucun médecin non plus. En revanche, Guy C. percevait des allocations de la CAF en tant que parent isolé.
Sur les supports numériques saisis, les enquêteurs découvrent des vidéos de l’enfant endormie, en sous-vêtements, avec des plans insistants sur son sexe. Selon plusieurs médias, des analyses capillaires révèlent des traces de somnifères, de cannabis et parfois de cocaïne dans son organisme. Devant les enquêteurs, l’adolescente dira se sentir comme un simple «jouet».
Aujourd’hui, la jeune fille a été confiée à l’Aide sociale à l’enfance dans un autre département. Elle est scolarisée, apprend le français et recommence lentement à vivre.
Une reconnaissance de paternité aux Philippines pour contourner la loi
Comment Guy C. a-t-il pu amener cette enfant en France ? En 2018, il l’a reconnue comme sa fille aux Philippines, devant un notaire local. Cette reconnaissance a ensuite été validée par l’ambassade de France. «Grâce à cette reconnaissance de paternité, signée auprès d’un notaire local et validée par l’ambassade de France, il a pu obtenir un passeport pour la fillette, et l’emmener dans l’Aude, en toute légalité», rapportent nos confrères, cités par Le Parisien.

La procédure, en apparence administrative et ordinaire, a fonctionné comme un sésame. Une fois en France, l’enfant disparaît de tout radar : pas de scolarisation déclarée, pas de suivi médical, aucune alerte. Le système de protection de l’enfance n’a pas détecté sa présence.
C’est précisément cette faille que les enquêteurs cherchent désormais à documenter : la reconnaissance de paternité utilisée non pas pour établir un lien familial, mais comme outil d’importation d’enfants à des fins d’exploitation sexuelle.
La reconnaissance de paternité, un acte peu contrôlé à l’étranger
En droit français, un ressortissant peut reconnaître la paternité d’un enfant né à l’étranger devant un notaire local, à condition que la démarche soit validée par l’ambassade de France compétente. Cette procédure, conçue pour protéger les liens familiaux légitimes, ne fait pas l’objet d’une vérification biologique systématique. Elle peut ainsi, selon les enquêteurs dans cette affaire, être détournée pour obtenir des documents de voyage au nom d’un enfant sans lien réel avec le déclarant.
La Team Moore, un signalement et cinq fillettes reconnues par Jérémy M.
L’affaire n’aurait peut-être jamais éclaté sans un signalement extérieur. Le 11 juin 2024, la Team Moore, collectif de citoyens qui traque les pédophiles en ligne, alerte le procureur de Narbonne sur un habitant de Port-Leucate. Cet homme croyait s’adresser à une mineure : il s’agissait d’un faux profil. «Il lui fait des propositions sexuelles et lui envoie des contenus pédopornographiques», raconte Neila Moore, fondatrice du collectif avec son compagnon Steven, au Parisien.

En recoupant les informations, les gendarmes réalisent que ce suspect et Guy C. habitent le même immeuble. «Les gendarmes se sont dit « On a deux pédophiles dans le même bâtiment, il faut aller voir ce qui se passe »», ajoute Neila Moore. Ce déclic conduit aux perquisitions simultanées et à la découverte de la fillette.
Des voisins affirment avoir vu une autre petite Asiatique chez Guy C. Interrogé, il cite un ami, Jérémy M., quadragénaire installé à Aubagne. Dans l’appartement de ce dernier, perquisitionné en son absence, les enquêteurs trouvent des documents d’état civil d’enfants, de la pédopornographie, des médicaments pour les troubles de l’érection et des somnifères.
Selon les premiers éléments de l’enquête, entre 2012 et 2020, Jérémy M. aurait reconnu la paternité de cinq fillettes : trois en Thaïlande, deux aux Philippines. Certaines ont été brièvement amenées en Europe avant d’être abandonnées à l’ASE, rendues à leur mère ou renvoyées en Asie. Un schéma qui ressemble, selon les enquêteurs, à une mécanique de traite d’enfants.
Une information judiciaire ouverte, des dizaines d’enfants à retrouver
Une information judiciaire est ouverte à Narbonne pour séquestration de mineurs, viols aggravés et traite des êtres humains. La JIRS de Montpellier pourrait être saisie pour le volet international du dossier. Les magistrats doivent établir si ces reconnaissances de paternité en série relèvent d’un opportunisme individuel ou d’un système organisé : recrutement de fillettes en situation de pauvreté en Asie, transport vers l’Europe, hébergement chez des «pères» français à des fins d’exploitation sexuelle.

Les deux mis en examen se renvoient la responsabilité. Selon Guy C., c’est Jérémy M. qui aurait découvert «une faille administrative via l’utilisation de reconnaissance de paternité pour s’approprier facilement des enfants». Jérémy M. conteste, assure être réellement le père d’au moins un de ces enfants et s’appuie sur un test ADN. Tous deux restent présumés innocents.
Un avocat général a qualifié ce dossier de cas «qui donne la chair de poule», tant le nombre potentiel d’enfants concernés est difficile à cerner. Les enquêteurs doivent désormais retrouver chacune de ces fillettes — en France, en Allemagne, en Asie — et vérifier leur situation.
Neila Moore, dont le signalement a tout déclenché, résume l’enjeu en une phrase : «La question, c’est : des petites comme ça, il y en a encore combien ?». Et elle s’interroge sur la facilité avec laquelle le système a été contourné : «Une adoption ou une reconnaissance de paternité, ça ne se fait pas sur du papier toilette. C’est hallucinant de pouvoir me ramener un enfant comme ça à l’autre bout du monde».
L’instruction judiciaire ouverte à Narbonne devra trancher une question centrale : ces reconnaissances de paternité constituent-elles un réseau structuré de traite d’enfants ou des actes isolés ? La JIRS de Montpellier pourrait être saisie pour coordonner les investigations à l’international, notamment en Thaïlande et aux Philippines. En parallèle, les autorités françaises devront localiser et évaluer la situation de chacune des fillettes identifiées dans le dossier. La question d’un renforcement des contrôles sur les reconnaissances de paternité effectuées à l’étranger devrait, elle, s’inviter dans le débat parlementaire.


