La députée La France insoumise Sophia Chikirou a comparu ce mardi 12 mai 2026 devant le tribunal correctionnel de Paris pour tentative d’escroquerie et soustraction frauduleuse de chèques. Les faits reprochés remontent à l’été 2018, au moment de son départ de la webtélé Le Média, une structure qu’elle avait cofondée l’année précédente dans la foulée de la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon. Elle encourt jusqu’à cinq ans de prison et 375 000 euros d’amende.
En bref
- —Tentative de virement de 67 146 euros vers sa société en juillet 2018
- —Deux chèques soustraits dans les locaux du Média après le refus bancaire
- —5 ans de prison et 375 000 euros d’amende encourus
Un virement bloqué, deux chèques soustraits : les faits reprochés
Selon le rapport de la brigade financière, Sophia Chikirou s’est présentée le 27 juillet 2018 au guichet du Crédit du Nord pour ordonner un virement de 67 146,58 euros depuis le compte bancaire du Média vers celui de sa société de communication, Mediascop. Le problème central : elle ne dirigeait plus la structure depuis plusieurs semaines et n’avait donc plus qualité pour agir en son nom.

La banque a refusé d’exécuter l’opération pour deux raisons cumulées — le compte du Média ne disposait pas des fonds suffisants, et la perte de qualité de dirigeante avait été signalée. D’après l’enquête, Sophia Chikirou aurait formulé ses demandes à la fois par mail et directement au guichet, deux démarches successives qui témoignent, selon les enquêteurs, d’une volonté persistante d’obtenir le paiement.
L’échec du virement n’a pas mis fin aux faits reprochés. La députée aurait ensuite prélevé deux formules de chèques dans les locaux du Média — un second chef de prévention qualifié de soustraction frauduleuse. Pour retenir la tentative d’escroquerie, le parquet s’appuie sur la notion de commencement d’exécution : en droit français, une tentative est punissable dès lors qu’elle échoue pour des raisons indépendantes de la volonté de son auteur, ce qui est précisément le cas ici, le refus émanant de la banque et non de Sophia Chikirou elle-même.
Le Média, une aventure militante qui a viré à la crise
Le Média a été fondé en 2017 par Sophia Chikirou, le producteur Henri Poulain et le psychanalyste Gérard Miller, avec le soutien de sympathisants de La France insoumise. L’ambition affichée était de proposer un journalisme en ligne indépendant des grands groupes médiatiques. Sophia Chikirou en assurait la direction opérationnelle depuis la création de la structure.

Elle quitte le Média en juillet 2018, officiellement pour se consacrer à la préparation de la liste LFI aux élections européennes de 2019. Mais son départ intervient dans un contexte de crise profonde : tensions éditoriales, difficultés financières et, selon plusieurs témoignages recueillis notamment par l’émission Complément d’enquête de France 2, un management qualifié de brutal par d’anciens salariés.
La somme de 67 146 euros que Sophia Chikirou a tenté de récupérer correspondrait, selon elle, à des prestations de communication facturées par Mediascop au Média pour des services rendus lors de la campagne présidentielle. Elle affirme que les deux sociétés ont trouvé un accord amiable dès 2018 et que toutes les démarches ont cessé depuis lors. C’est précisément sur ce point que repose sa défense : un différend commercial entre deux entités, et non une escroquerie.
Le Média, une utopie militante devenue terrain de conflits
Lancé en 2017 grâce à une campagne de financement participatif, Le Média se voulait une alternative progressiste aux grands groupes de presse, portée par la dynamique de la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon. Dès sa première saison, la structure a été traversée par des crises internes : tensions éditoriales, difficultés financières et accusations de management autoritaire à l’encontre de sa direction. Le départ de Sophia Chikirou en juillet 2018 a marqué la fin d’une première période tumultueuse ; la webtélé a depuis poursuivi ses activités sous une nouvelle gouvernance.
‘Ni victime, ni préjudice’ : la stratégie de défense de la députée
Face aux accusations, Sophia Chikirou mène une défense sur deux fronts simultanément. Sur le plan juridique, elle conteste la qualification pénale des faits. Dans une déclaration transmise à l’AFP, elle affirme qu’il n’existe « ni victime, ni préjudice, ni même de réalité frauduleuse établie » et dénonce ce qu’elle appelle « huit années de harcèlement judiciaire et médiatique ».

Sur le plan médiatique, elle répond aux soupçons d’enrichissement personnel qui circulent à son sujet depuis plusieurs années. Dans un entretien au magazine Elle, la députée décrit son quotidien sans ostentation : « Je vis dans un F2 de 50 mètres carrés dans le 20ᵉ arrondissement, que je loue dans le privé. » Une déclaration destinée à déconstruire l’image d’une élue enrichie par ses activités politiques.
Dans le même entretien, elle balaie les accusations portant sur sa société de communication. « On m’accuse d’avoir surfacturé, puis d’une machine à café, d’un micro-ondes… C’est absurde », dit-elle. Elle évoque également sa vie personnelle — elle s’occupe en alternance de son père de 77 ans avec ses frères et sœurs — sur un ton mêlant agacement et volonté de normalité : « Voilà ma vie ! »
Une figure clivante dont les ambitions parisiennes ont tourné court
L’audience du 12 mai s’inscrit dans un contexte politique chargé pour Sophia Chikirou. Elle était candidate de La France insoumise à la mairie de Paris pour les municipales de 2026, une candidature qu’elle présentait comme une nécessité politique. Elle a finalement obtenu 7,96 % des suffrages au second tour, un résultat qui a mis fin à ses espoirs de conquérir l’Hôtel de Ville.

Au sein même de LFI, son profil divise profondément. Des proches la décrivent comme « une vraie bosseuse » ou « une machine politique ». Mais d’anciens alliés se montrent beaucoup plus sévères. Danielle Simonnet a déclaré : « J’ai toujours dit qu’il fallait faire attention à son profil, qui manque de constance », allant jusqu’à qualifier la députée d’« opportuniste, toxique et sans limites ».
L’affaire du Média n’est pas le seul dossier judiciaire qui pèse sur la députée. Sophia Chikirou fait également face à des accusations de fraude aggravée liées aux finances de la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon en 2017, une procédure distincte qu’elle conteste aussi. Cette accumulation de mises en cause judiciaires complique durablement son positionnement au sein d’un mouvement qui traverse lui-même de vives tensions internes.
Cette affaire illustre les tensions persistantes qui entourent Sophia Chikirou, à la fois au sein de La France insoumise et dans son rapport à la justice. La conjonction d’un résultat décevant aux municipales parisiennes et de deux procédures judiciaires en cours redessine durablement son avenir politique. Pour la webtélé Le Média, ce procès est aussi un rappel douloureux des fractures qui ont marqué ses premières années d’existence — et qui n’ont, visiblement, pas fini de produire leurs effets.