La députée La France insoumise Sophia Chikirou a comparu le 12 mai 2026 devant la 13e chambre correctionnelle de Paris, poursuivie pour tentative d’escroquerie et vol liés à son départ houleux de la webtélé Le Média à l’été 2018. Au cœur de l’affaire : une tentative présumée de détournement de 67 146 euros au profit de sa société de conseil Mediascop, démarche qui n’a finalement abouti à aucun encaissement. La décision du tribunal est attendue le 8 juin 2026.
En bref
- —Audience du 12 mai 2026, délibéré fixé au 8 juin.
- —67 146 € : somme qu’elle aurait tenté de détourner en juillet 2018.
- —Peine maximale : 50 000 € d’amende, sans inéligibilité.
Juillet 2018 : l’épisode bancaire qui fonde toute l’affaire
L’affaire prend racine dans les semaines chaotiques qui ont suivi le départ de Sophia Chikirou de Le Média, structure cofondée dans la foulée de la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon en 2017. Elle démissionne de la société de presse le 4 juillet 2018, puis perd officiellement ses fonctions à la tête de la société de production le 24 juillet.

Trois jours plus tard, le 27 juillet 2018, les enquêteurs de la brigade financière lui reprochent d’avoir tenté d’obtenir un virement de 67 146,58 euros depuis les comptes du Média vers sa société Mediascop — d’abord par mail, puis directement au guichet du Crédit du Nord. L’opération échoue faute de provision. Selon l’acte d’accusation, deux chèques auraient également été soustraits au siège de la structure après l’échec de la démarche bancaire.
L’argument central de la défense repose sur la chronologie : Chikirou affirme n’avoir appris son éviction définitive que par SMS de Gérard Miller, cofondateur du Média, le 27 juillet en fin d’après-midi — soit, selon elle, après sa première démarche à la banque ce jour-là. Un détail factuel qui, s’il était établi, fragiliserait la thèse d’une manœuvre intentionnelle en connaissance de cause.
L’audience du 12 mai : quatre heures de débats, délibéré au 8 juin
Après quatre heures de débats devant la 13e chambre correctionnelle, le parquet a soutenu que les démarches de Chikirou constituent un «commencement d’exécution» suffisant pour caractériser la tentative d’escroquerie, quand bien même aucun fonds n’a été encaissé. L’accusation insiste sur un point précis : elle s’est présentée comme présidente du Média auprès de la banque alors que ses fonctions avaient officiellement pris fin.

La défense a mis en avant l’accord financier amiable conclu en juin 2021, qui avait conduit au retrait des plaintes initiales. Pour Chikirou, il s’agit d’un «différend commercial entre deux sociétés» ayant trouvé sa résolution. Le parquet considère de son côté que cet accord n’éteint pas l’action publique : l’infraction était constituée dès les premiers actes, indépendamment de tout règlement ultérieur entre les parties.
Les peines encourues restent limitées : une amende maximale de 50 000 euros, sans inéligibilité et sans peine d’emprisonnement requise. Le tribunal a mis sa décision en délibéré au 8 juin 2026.
Le Média, une aventure militante vite engloutie par les tensions
Le Média a été fondé à l’automne 2017 dans la foulée de la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon, avec l’ambition de créer un outil d’information indépendant financé par abonnements citoyens. Sophia Chikirou, ancienne directrice de communication du candidat, en fut l’une des figures fondatrices. Dès les premiers mois, la structure a été traversée par de profondes crises internes : audiences stagnantes, finances dégradées, accusations de management brutal visant Chikirou. Son départ à l’été 2018 s’est accompagné d’un climat de défiance généralisé au sein de la rédaction. Cette procédure judiciaire en est, huit ans plus tard, l’un des derniers échos judiciaires.
«Un procès éminemment politique» : Chikirou dénonce le timing
À l’audience, Sophia Chikirou n’a pas seulement défendu sa cause juridique — elle a attaqué frontalement la procédure elle-même. Interpellant directement la procureure, elle a dénoncé un procès «décidé par le ministère public» pour «salir» sa campagne, s’interrogeant sur les raisons qui auraient conduit à rouvrir un dossier vieux de huit ans précisément à l’approche des élections municipales parisiennes.

Elle a qualifié l’affaire d’«éminemment politique» et évoqué «huit années de harcèlement judiciaire et médiatique». Dans une déclaration transmise à l’AFP, elle assurait qu’il n’existe «ni victime, ni préjudice, ni réalité frauduleuse établie». Cette posture — ériger la justice en instrument partisan — s’inscrit dans la ligne de La France insoumise, qui cultive une méfiance affichée envers l’appareil judiciaire.
Le calendrier nourrit objectivement l’argument qu’elle avance : l’audience intervient alors qu’elle se positionne comme candidate potentielle aux prochaines municipales parisiennes. Le parquet, lui, souligne que la procédure a suivi son cours normal, le rapport de la brigade financière ayant été déposé dès le 15 septembre 2023.
Entre mise en scène médiatique et fractures dans son propre camp
En marge du prétoire, Sophia Chikirou mène depuis plusieurs mois une campagne d’image destinée à contrecarrer les accusations d’enrichissement. Dans un entretien accordé au magazine Elle, elle a choisi de décrire son quotidien : «Je vis dans un F2 de 50 mètres carrés dans le 20e arrondissement, que je loue dans le privé», précisant s’occuper de son «père de 77 ans en alternance avec ses frères et sœurs». «Voilà ma vie !», a-t-elle conclu.

Elle a également balayé les accusations portant sur sa société de conseil : «On m’accuse d’avoir surfacturé, puis d’une machine à café, d’un micro-ondes… C’est absurde». Cette stratégie de normalisation vise à déconstruire l’image d’une élue ayant prospéré via les structures militantes, image qui colle à son nom depuis la campagne de 2017.
Ces efforts de réhabilitation se heurtent pourtant à des résistances au sein même de La France insoumise. Danielle Simonnet ne mâche pas ses mots : «J’ai toujours dit qu’il fallait faire attention à son profil, qui manque de constance», allant jusqu’à la qualifier d’«opportuniste, toxique et sans limites». D’autres proches, à l’inverse, la décrivent comme «une vraie bosseuse» ou «une machine politique». Huit ans après les faits reprochés, Sophia Chikirou continue de polariser jusque dans son propre camp.
Avec un délibéré fixé au 8 juin 2026, l’affaire Chikirou entrera dans sa phase décisive en plein cœur de l’été politique parisien. Quelle que soit l’issue — une amende sans inéligibilité représente le scénario le plus probable au regard des charges —, ce procès met en lumière les zones de tension persistantes autour de la gestion des structures proches de La France insoumise. Pour Sophia Chikirou, l’enjeu est désormais de transformer ce passage contraint devant la justice en argument de campagne, en se posant en cible d’un système qu’elle dit vouloir réformer. Une équation politique risquée, à quelques mois d’une échéance municipale où la crédibilité personnelle pèse autant que le programme.

